Une tribune pour les luttes

La girafe qui bouchait la Canebière !

Site Marseille en guerre

Article mis en ligne le jeudi 10 mai 2012

La girafe ! Elle était arrivée il y a un peu plus d’un an, en haut de la Canebière, aux Allées de Meilhan. Nous autres du quartier, incultes et ignorants que nous sommes, on s’était demandé…

Et on avait fini par arriver à la conclusion que ça devait sûrement être une œuvre d’art conceptuel. Un ravan prétentieux qui vient occuper un espace public, cherchez pas, c’est de l’art conceptuel. En l’occurrence, une structure de métal léger en forme de girafe, entièrement habillée de livres usagés. L’ensemble dépassait même en hauteur les arbres des Allées. L’artiste s’était bien fait plaisir, avait touché son cachet et l’œuvre était restée. Et elle se posait un peu là, sa girafe !

Dimanche 16 mai, rassemblement sur le Vieux Port en l’honneur de l’OM (champion de France pour la première fois depuis 17 ans). Les CRS, comme toujours dans ces situations, mettent la pression et finissent par matraquer et gazer tout ce qui bouge un peu trop, se faisant copieusement allumer en retour. Les bandes de jeunes remontent la Canebière, suivis à distance par les bleus. Quelques vitrines tombent, quelques containers à bordille flambent. En haut, aux Allées de Meilhan, la girafe prend feu.
Vraisemblablement une fusée d’artifice, comme on en tire tant dans ces occasions, est allée se planter en plein corps, et l’œuvre brûle dans l’allégresse générale. Des groupes de lacosteux hilares se font photographier devant le brasier, pour Facebook ou Youtube…

La girafe n’a pas fini de se consumer que débarque Mennucci, sanglé dans son costard croisé à rayures – c’est le maire du secteur, le petit copain à la Royal.
Les caméras de la télé sont là, et que je t’exécute mon numéro de démagogie sécuritaire : « Devrons-nous aller jusqu’à interdire les rassemblements d’après-match en ville  ? » – Essaye un peu, rien que pour voir, tè ! Et, se tournant vers la girafe, de déplorer rien moins qu’un acte de barbarie qui nous renverrait au scénario de Farenheit 451. Autour de l’élu, des dizaines de jeunes qui le chahutent rappellent que la barbarie, c’est les brutalités policières désormais habituelles à chaque fois que la foule déboule en ville à la suite d’un match important.

Le match après le match

Il est évident depuis longtemps que les condés n’aiment pas ces rassemblements spontanés et incontrôlables d’après-match. Voici vingt ou trente ans, c’était déjà comme ça. À Marseille, ces rassemblements sont aussi depuis longtemps l’occasion privilégiée d’exprimer une conflictualité qui en France s’exprime selon d’autres modalités. En novembre dernier, après l’annulation du match OM-PSG, puis au début de l’année à l’occasion des matchs Égypte-Algérie (pourtant joués sur le continent africain) : CRS attaqués, voitures de flics caillassées, Mac Donald saccagé, etc.

Le stade est un espace de conflit potentiel : sinon, comment expliquer la multiplication de tous ces dispositifs de clôture, de contrôle et de surveillance  ? Comme une usine, une station de métro, une galerie commerciale, le stade est avant tout un mode de gestion de la foule et des énergies qui l’habitent – et qui ne parvient jamais à clôturer parfaitement le champ d’expression de ces énergies. Partout où l’on rassemble la plèbe, le débordement menace et les dispositifs s’avèrent parfois impuissants à le neutraliser. L’après-match, dans la rue, s’offre précisément comme une échappée, dans laquelle toute une jeunesse s’engouffre.

Mais revenons à la girafe. En effet, si l’incendie a mis en joie pas mal de gens en ville, les réactions orchestrées par les élus et les médias locaux nous mettent déjà dans l’ambiance de « Marseille, capitale européenne de la culture ».
Trois ans avant 2013, l’affaire de la girafe donne le la : un mélange d’hypocrisie religieuse (le soi-disant respect du livre, sacralisé) et de Dysneylandisation (une girafe, la prochaine fois un hippopotame  ?). Ou comment cette gigantesque entreprise d’entertainment qu’est devenue la culture opère une crétinisation pure et simple du public. Une forme de crétinisation d’autant plus effective qu’elle est considérée comme porteuse de valeurs – au contraire par exemple du football et autres divertissements de la plèbe considérés comme « opium du peuple » [1]

La girafe ou la barbarie

On voudrait nous culpabiliser avec le spectre de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Comme si un objet culturel devait bénéficier d’une immunité particulière, au contraire d’autres produits commerciaux. En réalité le livre ne reçoit le caractère d’un objet sacré que dans les théologies monothéistes : la Bible, ou le Petit Livre Rouge, etc.
Pour le reste, il n’est qu’un objet soumis à l’usage commun – en l’occurence celui de la lecture, rappelons-le à tout hasard… Quand l’artiste s’amuse à faire un collage de bouquins comme celui de la girafe, il retire le livre à cet usage. Et il serait alors facile d’objecter aux fiòlis scandalisés de l’incendie qu’après tout les livres ne sont pas faits pour permettre à un plasticien de nous infliger en pleine Canebière ses travaux d’écolier des Beaux Arts.
En ce cas, il ne faut pas s’étonner que d’autres aient l’idée d’aller au bout de la performance. Il y a un humour somme toute assez dadaïste dans le geste d’incendier la girafe…

La plèbe marseillaise de jadis pouvait reconnaître les œuvres de Pierre Puget, un des leurs. Mais on nous a méthodiquement privé de tout langage dans lequel une œuvre pourrait à présent faire sens. Aujourd’hui, l’œuvre d’art tend à ne plus exprimer que l’intériorité égocentrique du créateur. Et nous percevons dans l’accumulation des œuvres non l’immanence de l’esprit mais l’extériorité pleine de suffisance de leur producteur, et l’arrogance des institutions qui les disposent dans l’espace urbain.

Nous voyons bien que, moins les villes sont habitées, et plus elles sont couvertes d’œuvres.
Nous avons beau être incultes et ignorants, il ne nous échappe pas que ceux qui pleurnichent aujourd’hui pour la girafe cramée n’avaient rien dit sur la disparition des bancs publics sur ces mêmes Allées de Meilhan – ces bancs où chômeurs et retraités se retrouvaient de longues heures à prendre le soleil, discuter le coup, fumer un joint ou sécher une bière – et peut-être même se lire une bonne Série Noire  ?
Le chantier du tramway a permis d’enlever discrètement ces bancs d’infamie culturelle, tout comme il a permis de faire disparaître les kiosques de la Canebière et de Belsunce. Ces réaménagements apparemment insignifiants se multiplient, et un beau jour on réalise, stupéfait et impuissant, que notre ville n’a plus de figure. Et à la place des bancs, on trouve la girafe.

Un espace habité est ainsi transformé en espace aménagé. Mais arrive le jour tant redouté de la sanction populaire, et l’œuvre d’art qui légitime le passage au vide part en fumée…
L’incendie de la girafe survient peu de temps après que les ouvriers de la réparation navale se soient physiquement opposés à ce que le Festival de Marseille [2] vienne s’installer dans l’enceinte portuaire. La plèbe marseillaise ne s’en laisse pas imposer par la Culture.

Texte écrit pour Rebetiko

[1] Il n’est d’ailleurs pas fortuit que les bouquins constituant l’habillage de la girafe aient été principalement des ouvrages de la collection Arlequin et de la Série Noire – en somme, les livres lus par la plèbe. Ultime pied de nez aux gens du quartier. Le bo-bo passant devant la girafe se gaussait en lui-même des lectures de la plèbe inculte et ignorante – mais rira bien qui rira le dernier, hé hé….

[2] Structure d’animation culturelle à très gros budget qui, chaque année, organise des spectacles de chorégraphie, théâtre et musique dans différents sites.

http://www.marseille-en-guerre.org/spip.php?article2

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6 Messages

  • Le 11 mai 2012 à 09:38, par Riton

    salut Mille babords, impossible de laisser un msg sur le site "Marseille en guerre" (surtout, ne nous trompons pas d’ennemis), donc c’est à vous que je m’adresse.
    Joli texte, ça ressemble beaucoup à un truc déja vu sur le net qui m’a t’on dit était d’Alèssi Dell’Umbria, mais comme rien n’est signé, on sais pas trop.
    Joli illustration, c’est du Dali qui avait déja imaginé à l’époque des girafes en feu, baléze l’artiste.
    Je capte pas cet antigirafisme.
    J’aimerai en parler avec les antigirafes pour essayer de "remettre les pendules à leur place" (c’est du Johnny, c’est bon ça comme culture ?)
    On est pas dans une "culture" élitiste, conceptuelle on est dans de l’artisanat en accés libre, on parle de gratuité, d’échange, de lien et même (attention gros mot) d’autogestion, et oui les gens ("la plébe" ???) se demerdent, j’irai encore plus loin : de réappropriation de l’espace public !
    aprés, l’esthétique, c’est subjectif, perso je suis plutôt content du résultat.
    Et l’alternative, c’est quoi ? laisser l’espace au mobilier Decaux ?
    Signé Riton, "artiste" qui a pris les thunes (comme dit dans le texte), j’ai remplacé ma meuleuse et ma visseuse (ok, c’est du Makita) et je suis toujours là, rue Sénac, là où je suis né.

    • Le 11 mai 2012 à 11:19, par fann

      Ok avec cette mise au point du père de la girafe. Mais je trouve quand même le texte pertinent quand il questionne les réactions suite à l’incendie et le regard porté sur une partie des marseillais. C’est pas anodin de crier tout de suite à la barbarie.

      Aujourd’hui, un gros panneau planté devant la girafe indique ses commanditaires, la mairie de secteur, le CIQ etc. Lorsque l’on entend même de loin les discussions dans les CIQ, c’est des fois franchement limite. Et le maire de secteur passe en ce moment des millions d’euros à installer des caméras de partout. Pourquoi ne pas utiliser votre disqueuse pour le retirer ce panneau, et rendre sa liberté à votre girafe ! Ça serait chouette à voir une émancipation de girafe.

      Sinon à propos du contexte de 2013, Lille 2004 l’ a bien montré, de vaste opérations d’urbanisme sont associées aux projets culturels et artistiques qui par essence devraient être inattaquables. Un peu d’esprit critique là-dessus n’est pas si mal.

      • Le 11 mai 2012 à 13:01, par riton

        salut Fann, merci pour ta réponse. On pourrait discuter point par point sur pas mal de trucs, c’est un peu chiant par clavier interposés. On essayera de faire ça de vive voix, à l’occasion quand on se croisera, et pareil pour les guerriers (surtout, ne vous trompez pas d’ennemis) du Marseille en guerre, si on se croise on en parle, ou pas.
        amitiés Riton
        ps : tout à fait d’accord pour le panneau tout pourri...

  • Le 12 mai 2012 à 20:18, par Filemon

    Moi je l’aimais bien la girafe ! Qu’elle soit devenue œuvre éphémère pour cause de match ne m’a pas déplu non plus ! Pour ce qui est du choix des bouquins, tu barjaques un chouïa l’ami ! C’est ceux-là qu’on récup’ le plus facilement et je m’étonne que tu limites les lectures des gens du quartier à ces catégories d’ouvrages. Tu t’emberlificotes les guiboles à défendre la plèbe contre la kulture ! Sanction populaire et pourquoi pas acte révolutionnaire tant que t’y es ! Moi ce qui me chiffonne le plus c’est la reconstruction tout en métal soudé. Tiens j’y pense, moi aussi j’ai une meuleuse Makita ! Prévoyez la prochaine Girafe en béton armé munie de caméras ! En tous cas, belle prose !
    En toute sympathie pour l’auteur et pour Riton,
    Filemon.

  • Le 13 mai 2012 à 15:59, par

    Texte d’une incommensurable débilité, diarrhée "pro-situationniste" ... à chier, comme toute diarrhée qui se respecte. Présent le jour de l’incendie de la girafe, donc des incidents, je n’y ai vu que la crétinerie de jeunes branleurs lumpenprolétarisés, aux origines multiethniques ( pour faire plaisir à Branluchon, le clown triste qui m’a bien fait bidonné sur les plages de Marseille, qu’il aille se faire déculotter à Hénin-Beaumont). Ces petits cons à la cervelle à l’envers ont eu de la chance d’avoir devant eux des forces du désordre aux ordres des bien pensants, ceux qui tirent les ficelles de ces pantins décervelés, idiots utiles comme les auteurs de ce texte hilarant.

  • Le 15 mai 2012 à 18:40, par

    L’auteur de ce texte m’a tout l’air d’être un grand connaisseur de ce sport mondialisé qu’est le football, et j’aimerais bien savoir s’il compte mobiliser les masses populaires, la plèbe comme il dit, celle qui lit des "série noire" et des romans "harlequin", en 2 mots les cons incultes, pour rendre au peuple marseillais son club de foot aux mains du capital apatride ? A quand les émeutiers sur la Cannebière pour protester contre la honteuse saison de joueurs milliardaires ! J’attends une réponse camarade.

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